Recommander un livre : La revanche des amateurs sur les professionnels ?

Une remise en cause globale des institutions et des prescripteurs

Cela fait maintenant plusieurs années que les institutions traditionnelles des sociétés contemporaines sont sérieusement perturbées par l’émergence des communautés virtuelles sur l’internet grâce aux réseaux sociaux. La légitimité des métiers dépendant de ces institutions –journalistes, critiques culturels, médecins, enseignants, bibliothécaires, libraires, …est largement remise en cause. Le rôle de prescripteur traditionnellement attaché à ces métiers est de moins en moins accepté et de nouveaux acteurs apparaissent – des non professionnels souvent – qui revendiquent une part de cette légitimité.
La prescription traditionnelle n’a pas disparu mais quelque chose de nouveau est en train de se passer. Dans ce mouvement d’ensemble on va s’intéresser ici au nouveau rôle des lecteurs qui s’expriment sur des blogs et des communautés de lecteurs, et on va s’interroger sur leur place par rapport à la critique traditionnelle des critiques professionnels et des libraires. 
Que peut-il se passer quand la légitimité sur internet ne dépend plus seulement du statut social et des diplômes comme dans le monde du papier, mais repose sur de nouveaux critères comme la réputation, la popularité, la communauté à laquelle on appartient. Comment les choses se transforment-elles quand le modèle du haut-vers le bas de la critique culturelle traditionnelle s’essouffle et que les hiérarchies officielles sont bouleversées.

 

Le développement de la critique littéraire amateur sur les blogs et les communautés de lecteurs 

Les blogs de lecteurs se sont développés à partir du début des années 2000. 597 blogs de lecteurs francophones ont été recensés en 2010, 827 en novembre 2011 
Ils occupent le champ des émetteurs de jugements publics sur les livres, jusqu’alors réservé à la presse et aux médias audiovisuels. 
Mais leur influence resterait encore marginale. Selon une étude de 2016 pour la plupart des éditeurs, la concurrence entre critique amateur et critique professionnelle est très limitée et les blogs de lecteurs seraient plus dans une position de coexistence que de réelle défiance face à la critique professionnelle. La même étude montre que rares sont les blogueurs qui se positionnent comme des concurrents de la critique professionnelle., mais on peut se demander si c’est-encore le cas quand ces blogueurs rejoignent des communautés plus larges qui acquièrent une visibilité de plus en plus large, notamment grâce aux réseaux sociaux. ?

 

Qu’est-ce qu’une communauté de lecteurs ?

Les communautés de lecteurs constituent en quelque sorte l’échelon supérieur au blog de lecteur individuel. Les membres de ces communautés publient leur avis, notent, commentent, citent des extraits des ouvrages qu’ils ont lus. Ils construisent leur bibliothèque virtuelle dont ils peuvent commenter chaque titre. Les contenus des ces bibliothèques d’internautes peuvent être comparés, leurs similarités repérées. Les échanges entre lecteurs sont favorisés et de nouvelles lectures peuvent être suggérées. Ces échanges autour des lectures des livres et des auteurs peuvent trouver place sur des forums, les lecteurs peuvent participer à des challenges de lecture et répondre à des quiz La communauté française de lecteurs la plus importante est Babelio. Fondée en 2007, elle compte en octobre 2018, 650 000 membres et est visitée mensuellement par environ 3.7 millions d’internautes Une autre communauté francophone dynamique est Livreaddict. Fondée en 2009, elle compte nettement moins de membres que Babelio. La plus grande communauté, Goodread, est anglophone. Rachetée par Amazon en 2013, elle compte en 2017 55 millions de membres et 1,5 milliard de livres référencés. Il existe sur Goodread une communauté francophone dont la taille n’est pas connue. 
Babelio travaille également avec les éditeurs sur le principe un livre en échange d’une critique. Les lecteurs peuvent ainsi recevoir gratuitement un ouvrage et les éditeurs peuvent obtenir de nombreuses critiques en ligne, y compris avant la sortie officielle du livre sur le marché. Des collaborations entre les éditeurs et les lecteurs semblent donc se mettre en place progressivement par le truchement des blogs ou communautés de lecteurs. Ces lecteurs seraient-ils en train de prendre la place ou au moins de concurrencer sérieusement la capacité de prescription des critiques professionnels dont les avis sont plutôt publiés dans la presse papier ou en ligne, mais pas sur les plateformes des communautés ?

 

La prescription dans les blogs et communautés de lecteurs : de l’incitation à la recommandation

Pour tenter des répondre à cette question précisons en quoi consiste la prescription dans le domaine culturel. Dans une étude publiée en 2014 Brigitte Chaplain propose de la définir comme « un ensemble d’informations indépendantes sur la qualité d’une œuvre culturelle, informations descriptives ou évaluatives (sous forme de jugements positifs ou négatifs) mises à disposition du consommateur ». Elle précise encore que la prescription suppose une relation entre deux personnes disposant d’un « différentiel de savoir ».
Dans cette même étude portant sur une quinzaine de blogs l’auteur regroupe les « posts » écrits par les auteurs en cinq grandes catégories qu’elle range de la plus objective à la plus subjective : 
– des comptes rendus de lectures rédigés comme des fiches de lecture : résumé, extraits, 
– des textes qui reprennent l’histoire du roman et analysent les enjeux littéraires, sociologiques et politiques de l’ouvrage, avec de larges citations illustratives, 
– des posts avec un degré d’analyse plus approfondi mais dont l’écriture, d’un registre de langue courante, permet d’entretenir le contact communautaire, 
– des contributions plus subjectives, d’une approche engagée et à l’écriture plus personnelle, 
– des articles proches de la revue littéraire et dont certains sont même de niveau académique ou universitaire.

Ces posts, qui deviennent des critiques ou avis dans les communautés de lecteurs illustrent un mode de travail contributif – chacun apporte – et collaboratif – tout le monde partage- qui va constituer progressivement une grande bibliothèque documentée et critique dont la visibilité et l’audience s’accroissent régulièrement.
Ces communautés de lecteurs jouent-elles pour autant un rôle déterminant dans l’acte d’achat du livre ?
Les rares enquêtes montrent une influence encore très modérée des blogs littéraires sur l’achat des livres.
Selon un étude de 2010 sur l’influence des blogs littéraires ces derniers n’ont en général que très peu d’influence sur l’intention d’achat, en revanche, toujours selon cette étude, « il n’est pas impossible que les blogs littéraires jouent un rôle au moment de l’acte d’achat : lorsqu’un individu se rend dans une librairie, la décision finale de l’achat pourrait être influencée par les blogs quand l’acheteur voit un livre dont il se souvient avoir lu une critique sur un blog littéraire

 

Après la critique professionnelle, les lecteurs prescripteurs, s’achemine-t-on vers un rôle accru des machines et des algorithmes ? 

En effet, pour compléter ce constat, il conviendrait d’évaluer plus largement le rôle de médiateur des communautés de lecteurs comme Babelio par exemple, leur influence sur les pratiques d’achat, d’emprunt et d’échanges dans le domaine de la lecture et du livre.
Au-delà, Il conviendrait aussi d’étudier sérieusement l’influence des recommandations automatiques basées sur les goûts déduits des choix et des achats antérieurs du lecteur, proposés par les sites marchands comme Amazon, mais aussi par des plateformes comme Babelio.

 

Auteur : Gilbert Seblon

SOURCES

ARTS SOUILLEURS

CAIRN

L’INVENTOIRE

SLATE

BABELIO

LIVRADDICT

 

 

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